Voilà bien un lieu : le laboratoire!
Non pas l'antre d'un savant fou mais le champ ouvert où s'éprouvent des
pensées à l'endroit de référents qui demandent (encore!) à être
précisés
: l'architecture, la ville, le paysage - choses concrètes et
expérimentables, choses représentables et représentées, choses disponibles à
des pensées qui demeurent éparses et mal assises.
L'effort du laboratoire, têtu mais
joyeux, inquiet mais serein, est analytique :
sous les opinions, les idées et les images qui passent, il se met en quête
de faits de structure avec cette exigence d'écarter l'accessoire et les
parasites. Non que ces derniers n'emportent avec eux, légitimement, l'écume
où s'enroule une époque, mais parce qu'une juste approche - fondamentale et
fondée - de ces artefacts ("produits de l'art"), si intimement articulés à
notre condition d'anthrope, est réclamée par une exigence à la fois éthique
et politique.
L'architecture, la ville, le
paysage nous portent et nous les portons selon un double mouvement croisé
qui se laisse nommer habiter. Autrement dit ils nous agissent et nous les
transformons ou les confirmons, en tant que nous habitons. Il arrive que
nous soyons à la fois habitant et architecte (ou urbaniste ou paysagiste) et
que, dès lors, notre responsabilité s'augmente radicalement à leurs égards.
La négligence, la désinvolture, la
nonchalance ne peuvent être de mise dans le chef de l'architecte.
L'éclairage socio-culturel, l'histoire, l'analyse des rapports de force
nourrissent notre potentiel critique d'habitant ; l'architecte lui, en sa
raison singulièrement engagée, devrait compter sur un appareil disciplinaire
qui garantisse une connaissance fondamentale des lieux et des règles qui en
gouvernent la disposition.
Voilà bien l'ambition du
laboratoire : dans une époque où les genres se réjouissent du mélange, nous
aimerions ne pas nous tromper. Nul n'est à l'origine du monde, quand même
tient-on, comme les architectes, la main sur le dessin des lieux du monde.
Architecturer, lorsqu'on est architecte, suppose la reconnaissance d'un
ordre logique latent mais actif, de même que tenir une langue suppose
l'ordre sous-jacent d'une compétence langagière spécifique. Qu'il s'agisse
de poème ou de prose ne change rien à cette donne initiale.
Cette donne initiale qui échappe
à toute velléité de maîtrise parce qu'elle conditionne notre être-même dès
son établissement, nous posons qu'à la reconnaître nous gagnons quelque
liberté.
Voilà la sentence qui pourrait
s'écrire sur la pierre posée au seuil du laboratoire...
Mais le laboratoire, s'il est un
lieu, est aussi une archive : hier, déjà, mais encore aujourd'hui et demain
- pensées déposées par strates lentes et résistantes, pensées irruptives qui
organisent à nouveaux frais les dispositifs disponibles, pensées qui se
transmettent pour s'amender ou se déplacer.
Le laboratoire existe depuis une
quinzaine d'années sous une forme à la fois discrète et constante.
Aujourd'hui, il sort du bois, il prend le risque de s'exposer sur la place
publique, de provoquer la discussion et de multiplier l'effervescence à
l'endroit de ses tâches de pensée.
Son exigence, pour cette première
heure publique, est de faire état des propositions qui l’engagent.
La décantation de ses archives
et le rassemblement raisonné de ce qui est déposé sur ses plans de travail,
permet de relever trois propositions dont le tranchant fonde les travaux du
laboratoire :
« l’architecture est affaire
d'établissement physique des lieux »,
« l’architecture dispose (d’) une
structure »,
« l’architecture va comme le
langage ».
Elles assignent une double tâche
aux laborantins : d’une part établir leur consistance pour en asseoir le
potentiel axiomatique et d’autre part, déduire leur retombées, jusqu’à leurs
plus ultimes conséquences, pour en éprouver la fécondité et la pertinence.
Aussi le départ du laboratoire
sera-t-il axiomatique. Les axiomes engagent la pensée en congédiant le
multiple des opinions possibles. L'hésitation et le doute sont
remplacés par une consistance ferme dont la pertinence se vérifiera dans
l'après-coup selon sa capacité à produire des effets de vérité.
Encore que le tranchant des
propositions liminaires du laboratoire mérite d’être affûté. Les notions
émoussées de lieux, de structure et de langage, sujettes sur les champs
sémantiques à la même dérive que les continents, doivent - quitte à défaire
certains usages - être précisées, dégagées de l’équivoque qui les entame
pour rendre plus vive leur incise sur le réel.
Ces propositions liminaires
décident un champ d’investigation qui contient à titres égaux la chambre, la
demeure, la cour, la ville, le domaine, le paysage, toutes occurrences
"locales" dont les propriétés ne s’avèrent et ne se mesurent qu’à l’aune de
leur départ. Un champ est donc ouvert qui reste encore, avant que quelque
moisson de savoir ne soit engrangée, à arpenter et à baliser.